Superstudio, fossoyeur du modernisme

Entre 1966 et 1982, les architectes florentins de Superstudio ont engagé une réflexion théorique et critique sur la société de consommation. Par une surenchère de récits et d’images iconoclastes, le groupe se pose en fossoyeur de l’architecture moderne. Démonstration, à Orléans, pour la première rétrospective française consacrée à leur oeuvre.
L'exposition Superstudio, la vie après l'architecture au Frac Centre-Val de Loire, 2019 - © F. Lauginie
photo n° 1/9
Zoom sur l'image Superstudio, fossoyeur du modernisme

commentaire

Tel un linceul blanc posé sur l’architecture moderne, des dizaines de volumes plats immaculés recouvrent le sol de la première salle de « Superstudio, la vie après l’architecture ». Cette vision funèbre ouvre la rétrospective que le Frac Centre-Val de Loire consacre au groupe d’architectes radicaux italiens. Intitulée Istogrammi di architettura (Histogrammes d'architecture), l’installation se compose de modules au design unique et reproductibles à l’infini : une grille de carreaux blancs de 3 x 3 cm. L’oeuvre date de 1969, soit un an après les événements de Mai-68. « Superstudio veut faire table rase de la doxa du modernisme et revenir à un degré zéro de l’architecture », résume Gilles Rion, coordinateur artistique au Frac Centre-Val de Loire. Pour les jeunes Florentins, l’architecture et le design participant de l’aliénation humaine, il faut les faire disparaître. La série Misura (Mesurages, 1969-1972) décline ce principe de la grille en laminé blanc sous la forme de meubles. Tables, consoles, bancs, lits ou tabourets sont à considérer comme autant « d‘exorcismes contre la confusion et la consommation injustifiée ». Superstudio est fondé en 1966 à Florence par les architectes Adolfo Natalini et Cristiano Toraldo di Francia. Le groupe, qui sera actif jusqu’en 1978, est rejoint par Gian Piero Frassinelli, Roberto et Alessandro Magris et, de 1970 à 1972, par Alessandro Poli. Fondé la même année à Florence autour, notamment, d’Andrea Branzi, Archizoom se place également dans cette radicalité et ce rejet du modernisme. En décembre 1966 à Pistoia, l’exposition « Superarchitettura » réunit les deux groupes ; le texte manifeste fondé sur l’emploi du superlatif constituera l'acte fondateur de Superstudio.

De l’importance du récit

L’exposition suit un parcours chronologique. Richement documentée, elle réunit 150 oeuvres issues du Frac et de sept prêteurs, dont le Centre national des arts plastiques, le MAXXI et les archives personnelles de membres du groupe. Ayant compris le pouvoir des médias de masse, c’est essentiellement à travers l’image et le récit que les membres de Superstudio diffusent leur critique de la société moderne. L’exposition fait donc la part belle aux images, sous la forme de photomontages, de vidéos mais aussi d’affiches et de publications. Ces outils de la culture populaire sont nourris par la philosophie, la littérature, la sociologie ou l’anthropologie. Le Monumento continuo (Monument continu, 1969) constitue l’oeuvre emblématique de cette vision dystopique destinée à réveiller les consciences. Des lacs de montagne italiens à Manhattan en passant par la rue d’une cité ouvrière d’Angleterre, cette arche monumentale est conçue pour recouvrir la planète en franchissant tous les obstacles naturels ou construits. Dans cette volonté de faire table rase, Superstudio s’attaque directement au patrimoine italien Le colisée de Rome est transformé en une sorte d’hôtel capsule avant l'heure et Venise, désormais recouverte de pavés, est rendue à la circulation automobile. Alors que la péninsule italienne est frappée par une multitude de catastrophes naturelles (séismes, crues dévastatrices), Superstudio critique avec son Sauvetage des centres historiques italiens (1972) la vanité de cette obsession de la sauvegarde. Et pour revenir aux sources philosophiques et anthropologiques de l’architecture, le groupe n’hésite pas à manier l’ironie au bulldozer et à pratiquer la surenchère de signes (bâtiments iconiques mêlés aux images de cinéma d’anticipation). En décembre 1971, dans la revue Architectural Digest, il publie Les douze villes idéales, « série de contre-utopies à vocation cathartique ». La première ville est surnommée Ville 2 000 tonnes parce qu’un lourd plafond s’abat sur les rebelles du système… Dans les films consacrés à la série sur les Actes fondamentaux (vie, éducation, cérémonie, amour, mort), le commentaire tout comme la musique sont volontairement grandiloquents.

Mise en perspective historique

En milieu de parcours, le commissaire Abdelkader Damani replace le propos du groupe florentin dans une perspective historique. Réalisé à partir des collections du Frac, un « atlas des utopies » réunit les oeuvres de 25 artistes et architectes européens et américains de cette même période. Certains travaux font directement écho à la radicalité de Superstudio, à l’instar des images d’empilement de maisons et de végétation dessinées par l’Américain James Wines, ou de l’installation Non-stop city d’Archizoom, dans laquelle, par un effet de miroirs, la ville semble s’étendre à l’infini. Les abris bricolés d’Ugo La Pietra (Récupérations et réinventions) peuvent se lire en regard de la valorisation des outils paysans par Superstudio. Parmi les rares projets à finalité constructive, La case vide, de Bernard Tschumi (1983), met en oeuvre le principe de déconstruction. Pour le parc de la Villette, un cube rouge se fragmente en une série de folies. Réparties tous les 120 m, ces 25 constructions dessinent une grille régulière et orthogonale éclatée sur l’ensemble du site. En guise de conclusion, une salle est consacrée à l’activité proprement architecturale de l’agence d’architecture et de design. Parmi les quelques projets exposés figure une série de villas prêtes à l‘emploi, dont cinq maquettes réalisées pour l’exposition. On y retrouve la grille blanche et une typologie, volume rectangulaire et toit-terrasse, qui n’est pas sans rappeler le style iconoclaste du groupe. Une architecture presque sans ouvertures, comme repliée sur elle-même.

 

  • Superstudio, la vie après l’architecture
    Jusqu’au 11 août 2019 au Frac Centre-Val de Loire
    frac-centre.fr
     
  • Atlas des utopies
    Jusqu’au 11 août 2019

Réagissez à cet article

Saisissez le code de sécurité*

Saisir le code

*Informations obligatoires

Chai à barriques, Château de Camensac, Saint-Laurent-Médoc, Fabre de Marien, 2018

Chai du Château de Camensac de Fabre de Marien

19/09/2019

Après avoir réalisé le pôle agricole en 2016 sur le domaine du château de Camensac, à Saint-Laurent-Médoc, au nord de Bordeaux, l’agence Fabre de Marien revient sur place pour réhabiliter le chai et le cuvier existant – cellier […]

crafts, anthologie contemporaine pour un artisanat de demain, Fabien Petiot, Chloé Braunstein-Kriegel

Une vision globale du craft

20/09/2019

Dans un monde de plus en plus matérialiste, le craft nécessite un éclairage critique et théorique renouvelé, que le seul terme d’« artisanat » restreint parfois. Politiques, écologiques, entrepreneuriales, humanitaires, patrimoniales, […]

Henri Ciriani, Borja Huidobro, projet pour le concours de l’hôtel de ville d’Amsterdam, coupe-perspective, 1968

L'espace émouvant d'Henri Ciriani à la Cité de […]

20/09/2019

L’architecte Henri Ciriani est à l’honneur de l’exposition « L’espace émouvant », jusqu’au 21 octobre à la galerie d’architecture moderne et contemporaine de la Cité de l’architecture et du patrimoine, […]

Immeuble de bureaux Anis, Dimitri Roussel et Nicolas Laisné, Nice, 2018

Des terrasses de travail imaginées par Nicolas […]

18/09/2019

Pour concevoir un immeuble de bureaux au sein de la ZAC Méridia à Nice, conçue et pilotée par l’agence Devillers et Associés, les architectes Nicolas Laisné et Dimitri Roussel se sont demandé ce qu’est un lieu de travail aujourd’hui. […]

Notre nid par Maxence Grangeot, Festival des Architectures Vives, Montpellier, 2019

Appel à candidatures pour le Festival des […]

18/09/2019

Avec pour objectif de faire découvrir le travail de jeunes architectes, paysagistes et urbanistes, le Festival des Architectures Vives (FAV) ouvre les portes de cours d'hôtels particuliers dans le centre historique de Montpellier, où sont exposées des installations […]

Nicolas Laisné et Dimitri Roussel

Nicolas Laisné et Dimitri Roussel - Portrait

18/09/2019

Fondée en 2003 par Nicolas Laisné (diplômé de Marne-la-Vallée la même année) et rejointe en 2010 par Dimitri Roussel (diplômé de La Villette en 2007), l’agence d’architecture Laisné-Roussel est à l'origine de […]

Une marque

Groupe Moniteur Infopro Digital

Les cookies assurent le bon fonctionnnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l’utilisation des cookies.

OK

En savoir plus