L’utopie sociale de Renée Gailhoustet à l’épreuve de la rénovation urbaine

Dans le cœur historique de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), l'une des opérations les plus abouties de Renée Gailhoustet (1929-2023), l'ensemble de logements sociaux de la ZAC Basilique achevé en 1986 dit « l'îlot 8 », fait l'objet d'un projet de rénovation urbaine (1). La fermeture de la dalle qu'ils ceinturent, utilisée comme un espace public a été votée à la majorité par le Conseil municipal en novembre 2025. Cette décision entraînera, entre autres, la destruction des escaliers et passerelles qui y conduisent, imaginés comme des éléments architecturaux indissociables d'un écosystème urbain. Une résidentialisation qui fait le choix de dénaturer l’esprit de la Renée Gailhoustet et interroge la portée et le sens à donner à la préservation d’une œuvre mondialement reconnue du patrimoine du XXe siècle en matière de logement social.   

 

 

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En dialogue avec son contexte, la dalle de l'îlot 8 ménage des passages ainsi que des trouées visuelles entre l'espace résidentiel et les boutiques en contrebas.
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Longtemps resté confidentiel, au mieux associé à celui de Jean Renaudie, le travail de Renée Gailhoustet bénéficie enfin d’une aura internationale, celle d’une architecte qui s’est attachée à individualiser le logement social et à le sortir des standards. Honorée du grand prix des Arts de Berlin en 2019, elle a reçu en 2022 le prix d’architecture de l’Académie royale britannique et le prix d’honneur du Grand Prix national de l’Architecture. « Plutôt que des grands ensembles découpant la ville en de tristes miradors orthogonaux, elle a préféré concevoir des immeubles marqués par la figure du triangle, qui privilégient les échanges entre les habitants, le rapport à l’espace extérieur et la fluidité des circulations », résumait la ministre de la Culture Rima Abdul Malak dans son hommage à l’architecte, disparue le 4 janvier 2023.

Du vivre-ensemble au chacun-chez-soi

Cette reconnaissance officielle ne suffit cependant pas à protéger une œuvre qui vaut autant pour son legs matériel qu’immatériel, à savoir celui d’une démarche architecturale et urbaine qui croit en la nécessité des relations sociales, à la richesse des interactions. Comme si l’utopie sociale incarnée ne pouvait résister aux mesures de plus en plus sécuritaires qui encloisonnent les villes, quartiers et immeubles, passant du vivre-ensemble au chacun-chez-soi.

Aujourd’hui, en particulier dans les quartiers dits « sensibles », les politiques en ce sens se multiplient. De même qu’est mis en avant l’argument souvent fallacieux d’une recherche de mixité sociale, qui valorise des opérations foncières et revient à reléguer les personnes défavorisées dans des zones toujours plus éloignées. En témoignent les actions du collectif Stop Démolitions(2) , qui, sur tout le territoire, dénonce la politique destructrice de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (Anru) vis-à-vis du logement social : le Mirail à Toulouse, l’Alma-Gare à Roubaix, la Butte-Rouge à Châtenay-Malabry…

Ou les quartiers des gares du Grand Paris Express, devenus de juteux terrains de jeu immobiliers, contraignant leurs habitants à déménager.(3)

Dans ce contexte, comment décrypter le débat autour de la dalle de l’îlot 8 promise à la fermeture ? Comment défendre l’architecture et la pensée de Renée Gailhoustet ? Quelle valeur donner à la parole des habitants qui ne se reconnaissent pas dans les choix programmatiques ? Les locataires, en particulier, dénoncent une méconnaissance et une négation de leurs usages, intrinsèquement liés à la manière dont l’îlot a été conçu. A ces contestations, en grande partie portées par le collectif d’habitants de l’îlot 8 qui a lancé une pétition(4) , il faut ajouter celles, grandissantes, de la profession, qui y voit une trahison de la pensée de l’architecte, tant sur le plan formel que social.

Réalisé entre 1975 et 1994, l’aménagement de la ZAC Basilique, confié par la municipalité à la Sodedat 93, fut imaginé comme un laboratoire de l’architecture urbaine en France. Avec la volonté assumée de renouer avec les valeurs de la ville ancienne, il misait sur la diversité d’îlots confiés à une dizaine d’architectes(5) ; ceux-ci s’inscrivent dans un réseau de places, de rues et de passages à plusieurs niveaux, tout en créant des points de vue sur la ville et sur la nécropole des rois de France. L’îlot 8 présente la particularité de faire pivot. Ses 184 logements, conçus comme des ensembles pyramidaux à gradins agrémentés de jardins-terrasses, se situent au-dessus d’une galerie commerciale.

En superstructure, ils entourent une dalle ponctuée de passages et de trouées visuelles reliant l’espace résidentiel aux boutiques en contrebas. C’est la fabrique d’une urbanité aussi ingénieuse que généreuse, celle d’une architecture de niveaux - avec un rez-de-ville et un rez-de-dalle - qui dialogue avec son contexte.

Si elle fait partie du parc immobilier de Plaine Commune Habitat (PCH), la dalle est vécue comme un espace public, entretenu - a minima vu l’état - par les services intercommunaux. Elle donne accès à la plupart des halls et accueille des activités, sur le départ, dont des services publics : Objectif Emploi, la crèche des Poulbots, un cabinet de radiologie et le local associatif La Maison jaune, déjà fermé par PCH. L’entretien serait repris par le bailleur, ce qui attise la crainte de certains occupants d’une hausse des charges les contraignant à partir.

Cœur d’îlot versus cour végétalisée

Sur le plan architectural et urbain, le changement de destination de la dalle devrait entraîner la disparition de la plupart des escaliers, dont ceux du sculpteur Marc Charpin et celui, non moins remarquable et stratégique, qui donne sur la place Jean-Jaurès. Sont par ailleurs évoquées la clôture des porches et la fermeture de deux passages du rez-de-ville, qui seraient remplacés par des commerces. Sans oublier la suppression des deux passerelles qui relient les îlots 4 (Francis Gaussel) et 9 (Jean et Maria Deroche), définitivement autonomisés.

Pour les maîtres d’ouvrage de l’îlot(6), ces accès doivent être détruits car leur présence engendre des comportements délictuels. Ils ne les perçoivent pas comme des éléments structurants de la volumétrie, mais d’abord comme le vecteur d’une appropriation néfaste. Ils ne leur reconnaissent pas non plus de valeur esthétique suffisante qui justifierait de les conserver. L’enjeu ici est la résidentialisation, qui désolidarise physiquement la dalle et ses habitations du quartier ; les réduit à une strate horizontale « privatisée », tournée sur elle-même.

La requalification des espaces publics, privés et semi-publics va de pair avec un changement programmatique : ce qui était un cœur d’îlot devient une cour, un espace réservé et aménagé avec des jeux d’enfants et de la végétalisation.

Une banalisation imposée ?

« Ce patrimoine, ainsi que les espaces extérieurs, a mal vieilli. Il n’est pas très bien vécu et n’est plus adapté au logement social, les typologies ne correspondent plus aux familles, explique Adrien Delacroix, président de PCH et adjoint au maire chargé de l’urbanisme et de l’aménagement durable. La disposition des bâtiments et l’urbanisme sur dalle sont propices au trafic qui s’est enkysté dans le secteur. C’est infernal pour les habitants qui donnent directement dessus. On vient d’attribuer un logement qui a essuyé 15 refus, cela révèle un manque d’attractivité patent alors qu’on est en plein centre-ville. Sans parler des accès des pompiers pour la sécurité incendie. »

Dans l’état actuel du projet, seuls deux escaliers sur six seront conservés, intégrés dans des halls à l’abri des intempéries, des mésusages, avec un accès contrôlé. Les maîtres d’œuvre désignés pour la rénovation de l’îlot, les architectes Philippe Vignaud, cofondateur de l’agence RVA, et Serge Renaudie, beau-fils de Renée Gailhoustet, se montrent circonspects.

Ils sont en phase APD et assurent que le projet n’est pas encore stabilisé, fait l’objet de discussions avec tous les partenaires, notamment avec l’architecte des bâtiments de France - Fabienne Roquier-Chavanes, qui n’a pas souhaité s’exprimer dans nos colonnes. « L’escalier donnant sur la place Jean-Jaurès est percuté par l’extension des commerces et par le réseau de ventilation des futurs restaurants. Celui au nord de la place du Caquet, dessiné par Marc Charpin, sera démoli avec l’accord de ses ayants droit, car il n’aura plus d’usage ; la proposition d’en fermer l’accès à la dalle par des vitrages ou des grilles a été rejetée. Cette démolition facilitera le passage piétonnier », précisent les architectes.

Et d’ajouter que leur proposition de conserver les deux passerelles en en sécurisant les accès a été refusée.

Nombreux sont les opposants à cette résidentialisation. Certains rencontrés sur place ; d’autres ayant manifesté leur avis dans l’enquête publique préalable organisée au printemps(7) . Ils relativisent la situation décriée ; arguent que la circulation de la drogue n’est pas pire qu’ailleurs ; s’inquiètent de la mise en place de barrières, qui seront de toutes façons franchies, assurent-ils ; voire s’effraient de se retrouver coincés face à un agresseur.

D’autres fustigent la transformation des halls et le retournement de certains d’entre eux, « agrandis de manière à disposer d’espaces plus larges avec des boîtes aux lettres, un local à ordures ménagères attenant, un double sas qui permettra de répondre - outre les questions de sécurité -aux exigences thermiques », selon les deux architectes.

Sans doute ne faut-il pas fermer les yeux sur la réalité sociale de l’îlot 8 et de ses abords, son lot de pauvreté et de violence au quotidien(8) . Comme le souligne Adrien Delacroix, « les mauvais usages, c’est aussi une privatisation de l’espace public ou extérieur. L’enjeu de la résidentialisation est de rendre qualitatifs ces espaces pour les locataires qui en auront l’usage exclusif ».

Est-ce vraiment la bonne recette ? Depuis plusieurs décennies, transformer des « cités HLM » en « résidences » est devenu un leitmotiv de la politique de la ville.

Cette méthode a pu faire ses preuves pour requalifier des grands ensembles en instaurant une délimitation claire entre les espaces publics et privés, collectifs et individuels, mais est-elle reproductible systématiquement ? Pionnier dans le domaine en France, l’architecte urbaniste Philippe Panerai(9) a lui-même critiqué la forme de banalisation qui s’est imposée dans les quartiers résidentiels. Surtout, il ne s’agit pas ici d’un ensemble de barres de logements esseulées et monofonctionnelles : l’îlot 8 est déjà corrélé à un centre-ville et intègre sa propre urbanité.

Paradoxe

C’est le paradoxe : tous les intervenants disent s’inscrire dans une démarche patrimoniale, au premier rang desquels le maire, Mathieu Hanotin (PS, élu en 2020), également président de l’établissement public territorial Plaine Commune, qui ambitionne de redonner son lustre au centre-ville de Saint-Denis, en tirant le fil d’un patrimoine retrouvé et restauré.

La mutation du centre-ville de Saint-Denis passe de façon très volontaire par la valorisation de son patrimoine et il s’agit bien, au-delà de la basilique, de révéler son architecture contemporaine. Dans cette perspective, un travail pour classer le quartier Basilique en « Site patrimonial remarquable » (SPR) à l’horizon 2026 a d’ailleurs été engagé : les études en cours sont menées par Philippe Prost.

Car la démarche patrimoniale se lit selon des points de vue afférents à des enjeux politiques, économiques, constructifs, sociaux ou historiques. « Nous ne voulons pas dénaturer ce patrimoine hors standard - tout comme le sera le montant de sa rénovation », affirme Adrien Delacroix.

Peut-on cependant dissocier la pensée de Renée Gailhoustée du bâti, soit le vider de sa substance en gommant la spécificité d’un réseau urbain mis en place pour réinventer un mode d’habiter. Selon Bénédicte Chaljub, historienne spécialiste de l’œuvre de l’architecte(10) , « il n’y a aucun doute sur le fait que condamner les accès publics dénature le projet d’origine ».

Une position partagée par l’association Docomomo France, qui suit l’affaire de près. Son président, Richard Klein, estime que « le projet de l’Anru reste destructeur d’un ensemble conçu pour être traversé à pied de part en part, à l’horizontale mais aussi à la verticale […] et qu’il s’inscrit en contradiction avec la politique de valorisation du centre-ville actuellement menée, notamment la récente réhabilitation du siège de L’Humanité d’Oscar Niemeyer ».

On pourrait multiplier les citations de Renée Gailhoustet relevant l’importance de « savoir penser à l’échelle du quartier » et ne cessant d’envisager le logement comme un élément constitutif de la ville.

« Les relations sociales peuvent être facilitées, encouragées par un habitat individualisé, par le prolongement de l’espace intime vers des lieux extérieurs en relation avec la vie publique. » A la lecture immédiate d’un ordonnancement unificateur, elle privilégiait des espaces différenciés, où « chacun doit pouvoir faire son propre chemin, trouver ses propres repères ».(11)

Les deux architectes l’affirment : « Il s’agit bien d’une réhabilitation patrimoniale des bâtiments emblématiques de Renée Gailhoustet que nous menons à Saint-Denis ; il y a de notre part un respect total de l’œuvre ainsi que l’obligation de résultat dans la préservation, la réparation et la mise à jour des ouvrages. » Une démarche que l’on ne met pas en doute, mais qui, dans les faits, est assujettie à la demande des maîtres d’ouvrage. Interrogée sur le bien-fondé de supprimer les circulations, l’Anru a opté pour le pas de côté : « La politique nationale de renouvellement urbain que nous portons permet de mettre en valeur le patrimoine exceptionnel du XXe siècle par des réhabilitations ambitieuses et innovantes. » Et curieusement, parmi les exemples cités pour appuyer son propos, figure la Maladrerie à Aubervilliers, où la grande majorité des cheminements imaginés par Gailhoustet ont finalement été conservés, grâce à la pugnacité des habitants.

Ce précédent - qui révèle un manque de ligne directrice dans la manière d’approcher une œuvre - devrait nourrir le débat sur la valeur patrimoniale à accorder aux accès de l’îlot 8.

« Trouver le bon curseur »

Du côté de la direction régionale des affaires culturelles (Drac), on se réjouit de la demande de labellisation « Architecture contemporaine remarquable » (ACR) de l’îlot 8 - en bonne voie - et plus largement de celle de la ZAC Basilique accompagnée de la création d’un SPR. « Sur ce patrimoine de la seconde partie ou du dernier quart du XXe siècle, on s’aperçoit qu’il y a une reconnaissance à affirmer dans la prise en compte architecturale et urbanistique, déclare l’adjoint chargé du patrimoine, Olivier Peyratout. En même temps, le contexte, les usages, les fonctionnalités ont évolué. La difficulté est de trouver le bon curseur afin de garder les caractéristiques qui font la valeur ou l’exemplarité de ces réalisations pour qu’elles puissent être maintenues dans le temps. Avec les collectivités et l’appui de l’Etat, on est ici dans une logique de patrimonialisation.

Aujourd’hui, le cas de l’îlot 8 est traité dans le cadre des abords de monument historique. Avec le SPR, nous aurons bientôt un outil adapté avec des applications réglementaires plus fortes qui nous permettront de gérer dans la durée les évolutions sur ce type d’ensemble et de tissu urbain. Il y a encore quelques années, la solution aurait été de démolir pour reconstruire. »

Trouver l’équilibre entre le maintien de l’édifice dans son intégrité et son adaptation à des usages ou à des normes nécessite de faire des choix. A l’échelle de la rénovation d’un centre-ville imaginé comme la réconciliation de ses strates historiques, le sort des « malheureux » escaliers, assimilés à des scories, peut effectivement sembler insignifiant. Et il est peu probable que la labellisation ACR - qui identifie davantage qu’elle ne protège - influe sur les choix des maîtres d’ouvrage. « La ville s’est transformée et l’urbanisme de dalle, conçu en fonction des voitures, n’est plus adapté. Le plateau est devenu entièrement piéton », justifie Adrien Delacroix.

Dépasser le fonctionnalisme

Dans la convention pluriannuelle des projets de renouvellement urbain de Saint-Denis, cofinancés par l’Anru dans le cadre du NPNRU(1) , l’enjeu de la rénovation du centre-ville est clair : enrayer le cercle vicieux de dégradation du patrimoine en diversifiant la typologie des logements et rénover l’offre existante dans le respect de l’architecture atypique qui caractérise le secteur Basilique. La réhabilitation et la résidentialisation constituent « les actions incontournables » du projet, qui intègre la rénovation du réseau marchand du rez-de-chaussée et la création d’une foncière de commerces. Sur l’îlot 8, il s’agit de travailler à une « diversité de peuplement » et de redéfinir les espaces publics.

D’un côté, revitaliser un quartier en insistant sur sa plurifonctionnalité et son attractivité économique et culturelle symbolisée par la nouvelle flèche de la basilique. De l’autre, « rendre la dalle de l’îlot 8 à ses habitants », soit imposer un système monofonctionnel à l’encontre du ferment spatial de ce bâti d’exception. L’urbanité ici encouragée paraît en définitive sous-tendue par un discours fonctionnaliste assez basique qui sépare les logements de la rue, comme deux mondes qui devraient une fois pour toutes cesser leur cohabitation.

« Ce projet de transformation de la ZAC Basilique s’intègre plus largement dans celui du renouvellement urbain du centre-ville. Il vise à lutter contre l’habitat indigne, à reprendre les espaces publics et à réhabiliter les logements sociaux, dont ceux de l’îlot 8, le plus complexe. Il y a de nombreux aspects patrimoniaux à prendre en compte, mais on ne peut pas dire qu’au nom du patrimoine on puisse accepter des dysfonctionnements majeurs qui impactent le quotidien des habitants », fait valoir Adrien Lacroix.

Il est réjouissant que la rénovation de la ZAC, un ensemble d’habitat social d’envergure, soit perçue comme un « trésor », un outil stratégique d’aménagement au service d’une vision politique de la deuxième ville la plus peuplée de France, qui a accueilli les Jeux olympiques à l’été 2024 et acquis une place névralgique dans le Grand Paris (lire le hors-série Paris 2024 et AMC n° 326).

A l’heure de l’urbanisme transitoire, de la concertation(12) , de la mixité fonctionnelle ou de la réversibilité, faut-il vraiment fermer définitivement cette dalle ? Des compromis restent sans doute à imaginer pour adapter l’architecture de Renée Gailhoustet à notre temps et préserver sa précieuse philosophie de l’entre-deux, plus que jamais précieuse dans la conception des logements. L’îlot 8 a tout pour être un extraordinaire terrain d’expérimentation patrimonial et social, l’emblème d’une ZAC renaissante et poreuse qui, au-delà de coexister avec la basilique, interagirait avec elle. Il suffit d’aller s’y promener pour prendre la mesure de ses qualités spatiales et de ce qui la rend unique.

Dans L’éloge du logement (1993), Renée Gailhoustet le soulignait : « L’enjeu était de faire prendre conscience aux promeneurs du rez-de-chaussée de l’existence d’espaces différents au-dessus d’eux, d’une manière d’être spécifique de la ville, dans sa proximité immédiate.

Au niveau des jardins qui surplombent les commerces, l’échelle de la ville change brusquement, les volumes qui entourent ce nouvel espace public sont beaucoup moins importants, le bâti s’amenuise et s’aère, la ville est calme. » Malgré l’état déliquescent, il y demeure une atmosphère empreinte de merveilleux qui tient aux différentes manières qu’on a de se connecter à la ville, à la fois dessus et dedans. On imagine la dalle aménagée, végétalisée, faisant le bonheur des écoliers l’empruntant et de tous les Dyonisiens souhaitant s’extraire de la ville dense.

Avec la reconstruction de la flèche, la basilique recouvrera son intégrité architecturale, mais qu’en sera-t-il de l’îlot 8 ? Invisibiliser ses circulations, c’est amputer une architecture bâtie sur la liberté de déambuler. Un symbole dont la mairie de Saint-Denis pourrait pourtant se saisir.

Surtout quand on a l’ambition, plus que louable, de redonner son faste à un cœur historique caractérisé par une ZAC et son morceau de ville suspendu qui conversent si bien avec le monument gothique.

La constitution d’un tout, qui, un jour peut-être, réunira les qualités pour prétendre à un classement à l’Unesco ? Le Havre a su préserver Perret, la ville de Saint-Denis saura-t-elle en faire de même avec Gailhoustet ?

(1) La résidentialisation de l’îlot 8 s’inscrit dans le Nouveau Programme national de renouvellement urbain de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (Anru).

(2) https://sites.google.com/view/stop-aux-demolitions-anru/accueil (3) Les naufragés du Grand Paris Express, Anne Clerval, Laura Wojcik, éd. Zones, 2024.

(4) www.change.org/ilot8endanger (5) Le plan d’ensemble a été coordonné par Guy Naizot et Eva Samuel. Roland Simounet (îlot 1), Bernard Paurd et Serge Lana (îlot 2), Jacques Bardet (îlots 3 et 12), Jean et Maria Deroche (îlot 4), Olivier Girard (îlot 5), Georges Maurios (îlot 6), Guy Naizot (îlot 7), Renée Gailhoustet (îlot 8), Francis Gaussel (îlot 9), Henri Gaudin (îlot 10), Oscar Niemeyer (îlot 11).

(6) Plaine Commune, PCH, SCI Basilique Commerce.

(7) Enquête publique dans le cadre d’un projet de déclassement de voirie îlot 8 Saint-Denis. Disponible sur www.registre-numerique.fr/ilot-8-saint-denis (8) Selon l’Insee, à Saint-Denis, le taux de pauvreté atteint 37 % en 2021 (contre 14,5 % au niveau national).

(9) Abécédaire de la transformation urbaine, Résidentialisation ? , Philippe Panerai, 2022, éditions Boa, Savoir-Fair architecte.

(10) Renée Gailhoustet. Une poétique du logement, Bénédicte Chaljub, éd. du Patrimoine, 2019.

(11) Lire AMC n°25, 1991.

(12) Le collectif îlot 8 a déposé un recours auprès du tribunal administratif de Montreuil pour absence de concertation.

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